L’inconnue du 07h38

Je n’arrive pas à détacher mon regard. Elle doit le sentir. Elle lève les yeux de son livre, un roman d’une autrice Islandaise au nom imprononçable avec des accents sur chaque voyelle. Je lui souris, elle me répond avec un sourire irrésistible, creusant une unique fossette sur sa joue droite… Je soupire et lance dans un souffle : « Bonjour, ça vous dirait de prendre un verre ce soir ?
– Pourquoi est-ce que j’accepterais de boire un verre avec un inconnu ?
– Pour qu’il ne soit plus un inconnu…
– Hum… Votre argument se tient,… »
J’aurais pris le 19h03 et je l’aurais retrouvée le soir-même à la station
Les Halles. Nous aurions enfin fait connaissance.
Cela semble si simple aujourd’hui… Combien de fois ai-je envisagé cela sans bouger le petit doigt et surtout sans prononcer un mot ? Pourquoi n’ai-je pas osé lui parler ? Qu’est-ce que je risquais ? Un refus ? Un silence gêné ? Un moment de solitude ? J’aurais dû me lancer, vraiment. Chaque jour, je reportais au lendemain cet acte de bravoure qui aurait pu changer ma vie. Comme si une nuit de plus pouvait me rendre plus courageux. Deux ans que je la vois chaque jour dans le RER. Forcément, je me suis mis à penser que j’avais tout mon temps. On a tort de croire qu’on a tout son temps… Je me mets à parler comme Paulo Coelho… Vraiment ce confinement fait des dégâts. N’empêche que, avec mes conneries, je ne sais pas quand j’aurai de nouveau l’occasion de l’aborder, ni même si cela se présentera un jour. Parce que le 07h38, ce n’est pas demain la veille que je le reprendrai. C’est foutu. C’est trop tard. Et c’est tout. Romane. C’est son prénom. Comment je le sais ? J’ai surpris une conversation téléphonique une fois. Jamais je n’aurai l’occasion de le chuchoter à son oreille. Je suis coincé là, chez moi, confiné pour je-ne-sais-combien-de-temps…
À manger comme douze et à applaudir à ma fenêtre chaque soir. Seul.
Daniel m’a demandé la dernière fois au téléphone (je ne sais plus quand, j’ai perdu toute notion du temps) ce qui me manque le plus dans ce confinement. J’ai répondu : prendre le RER le matin et le soir… Il m’a pris pour un fou. Lui rêvait de retourner courir sur les quais et manger en terrasse… Pour moi, ce trajet, c’était le moment où je rêvais d’une vie meilleure…

 

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