C’était mieux demain

Joie. C’est bien l’émotion qui m’a traversée lorsqu’elle me l’a demandé. Je ne m’y attendais pas. Quatre ans qu’elle était partie vivre sa vie d’adulte – enfin presque adulte – à Lille. Où elle devait poursuivre ses études et où elle a commencé à travailler. Depuis, il est vrai que nous n’avions pas passé plus d’une semaine ensemble. Et il s’agissait de vacances, loin du quotidien. Alors, ces moments hors du commun qu’elle voulait partager avec moi, je les voyais comme une lumière dans cette période si pleine d’incertitudes et d’angoisses. Je ne me projetais pas réellement, de toute manière je n’en avais pas le temps, mais je me réjouissais à l’avance. En vingt quatre heures, j’ai tout organisé, courses, ménage et chambre à coucher. J’étais en fête. Ma petite fille…

Puis, elle est arrivée. J’ai tout de suite vu que ça n’allait pas. Au téléphone, elle avait pu faire bonne figure, mais là, c’était flagrant. Je n’ai rien dit. Je ne l’ai pas embrassée – gestes barrières – ne l’ai pas touchée… Je l’ai laissée arriver. Poser ses affaires dans sa chambre. Se doucher. J’ai préparé l’apéritif : Martini blanc, olives, boutargue, citron. Notre madeleine de Proust. J’avoue, je rêvais d’une de ces longues conversations, comme nous en avions lorsqu’elle était au lycée. J’attendais beaucoup de ce moment. Un relâchement de sa part. Une complicité retrouvée. Elle ne m’avait jamais parlé de boyfriend ou de girlfriend depuis qu’elle avait quitté la maison. N’avait jamais abordé le sujet. J’imagine qu’il y en a eu, mais rien d’officiel. Là, face à cette petite mine, je n’ai pas pensé tout de suite à une rupture. Je ne savais pas quoi penser, d’ailleurs. Mais je ne voulais pas la brusquer, j’avais envie de la laisser s’ouvrir, chercher le réconfort auprès de sa mère. Alors je n’ai rien dit. J’ai fait « mine que rien ». J’ai parlé de tout et de rien, de mon boulot en télétravail. Du choc. Enorme. Face à cette situation qui semblait si irréelle et si brutale. Cette première soirée est passée sans qu’elle ne me parle d’elle. Dès le lendemain, elle est devenue agressive. Non mais on ne va tout de même pas manger à heure fixe. Qu’essaies-tu de prouver et à qui en t’habillant comme si tu allais rencontrer l’homme de ta vie alors que tu vas passer la journée à la maison ? Quoi, tu vas encore passer l’aspirateur et la serpillère ? Tu veux ENCORE changer la disposition du salon ? Je vais dans ma chambre, tu es insupportable à tout mettre sens dessus dessous…

Chaque jour, je suis sa cible… Elle ne cesse de critiquer… Tout. Tu vas encore appeler ton amie ? Passer deux heures au téléphone ? Alors qu’à moi tu ne dis rien… Voilà. Le sujet était sur la table. J’étais coupable… De tous ses mots. De tous ses maux. À moi, tu ne dis rien… Ces petits mots qui disent le manque. L’absence. Depuis quand ? À quel moment avons-nous cessé de nous dire les choses ? De nous parler de nous ? Nous sommes ensemble depuis dix huit jours. Dix huit jours à se faire du mal. Avant que les mots ne prennent un sens. J’ai compris. J’ai arrêté ce que j’étais en train de faire. Je lui ai dit de s’asseoir. Je me suis installée en face d’elle. J’ai parlé. De moi. De son père. De notre rupture. De ma vie sentimentale ou plutôt de l’absence de partenaire dans ma vie. De mon boulot et de ce qu’il représente pour moi. J’ai parlé plus de deux heures. Elle a écouté. Puis elle a commencé à se raconter. M’a tout dit de sa vie. Nous étions ensemble. Confinées ensemble. Que vais-je faire lorsque nous serons libres de sortir ? Je vais aller la voir chez elle. Dans sa vie. Et nous allons passer une semaine ensemble. Libres ensemble.

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