La doyenne de l’impasse

Chère Madame Renard,
Je vous sais seule chez vous en ces temps difficiles. Je vais faire des courses mercredi matin au Super U. Mon numéro de mobile est le 06XXXXXXXX. Envoyez-moi la liste de ce dont vous avez besoin, je déposerai le tout devant votre porte avec plaisir et sans contact. Prenez soin de vous.
Hervé du 3 de l’impasse.

Madame Renard, c’est la doyenne de l’impasse. À 83 ans, elle vit seule. Un mari décédé depuis une dizaine d’années et une fille unique qui vit à Singapour. Sa fille, elle en est fière comme Artaban et montre des photos à qui veut bien lui prêter attention plus de deux secondes. Informations que je ne tiens pas directement de l’intéressée. Mes horaires sont incompatibles avec les siens. J’ai appris tout cela de la bouche de Valérie, du 5 de l’impasse. Elle, je la croise régulièrement le week-end : je rentre de la salle de sport au moment où elle embarque toute la famille en voiture pour aller déjeuner chez les grands-parents. À part madame Renard et moi, toutes les autres maisons de l’impasse sont pleines de familles nombreuses. Chez eux, le confinement tient de l’exploit sportif. Enfermés toute la journée avec leur boulot, l’école des enfants et les repas et activités à organiser. Ça fait beaucoup, même avec un jardin. Alors, j’ai pensé à notre petite vieille, notre doyenne. Et je me suis dit que, même si elle est alerte et fait elle-même ses courses en temps normal, elle ne refuserait pas un peu d’aide et d’attention. Porté par un soudain élan d’altruisme, j’ai décidé de détourner cette situation dans laquelle chacun se trouve tourné vers lui-même, loin de ceux qui en temps normal peuplent son quotidien, et de me rapprocher de ma voisine en proposant mes services. Je me suis fendu de ce petit mot que j’ai glissé sous sa porte.

Elle a commencé par un pack d’eau, de la Volvic. Je l’ai déposé sur le pas de sa porte, sonné, attendu d’être sûr qu’elle a bien entendu, et je suis parti. Dix minutes plus tard, j’avais un petit message de remerciement. J’ai de nouveau proposé mes services la semaine suivante, le mercredi à la même heure. Le mardi, je reçois le message contenant la commande. C’était un peu plus long – 1 pack de Volvic, un pack de Candia demi-écrémé, une boîte de six œufs Label Rouge – mais rien de bien démesuré. La troisième semaine, la situation s’est un peu emballée, à commencer par la liste de courses. 

1 pack de Volvic
1 pack de Candia demi-écrémé
1 flacon de liquide vaisselle Paic
1 kilo de tomates
1 kilo d’oranges sanguine
2 citrons
1 filet d’oignons rouges
6 tranches de jambon blanc Fleury Michon
6 tranches de jambon de Bayonne, marque distributeur
2 steaks hachés Charal
1 sachet de mesclun Bonduelle
1 bouteille d’huile d’olive Puget
1 rouleau de Sopalin
1 bocal de moutarde Maille
… farine, papier hygiénique…

Une liste longue comme mon bras. Et les marques à chaque fois précisées. Je n’ai rien dit ni posé de question. J’ai procédé comme les semaines passées, déposé les sacs sur le pas de sa porte et sonné, prêt à repartir. Elle était là, derrière la porte. Elle a ouvert, m’a dit qu’elle m’attendait, m’a demandé de déposer les courses dans sa cuisine, puisque vous portez un masque et des gants, parce que vous savez mon petit Hervé, je n’ai pas beaucoup de force moi, vous êtes bien mignon. Et pendant que vous êtes là, vous pouvez jeter un œil à ma télé, plus rien ne marche. Et me voilà à ramper derrière le téléviseur pour déconnecter puis reconnecter sa box, pour finalement changer les piles de la télécommande. Et mon petit Hervé, pendant que vous êtes là, je n’arrive pas à me connecter à mon compte Ameli, vous pouvez jeter un œil, c’est sur ma tablette, c’est ma fille qui me l’a offerte. Et mon petit Hervé par ci, mon petit Hervé par là… Elle passait d’un dépannage à un autre. Trois heures plus tard, j’étais toujours chez elle, avec ma messagerie qui criait au secours. Vous êtes bien adorable mon petit Hervé, quand je pense que vous n’étiez jamais entré chez moi… Et avant de partir, vous pourriez me changer l’ampoule du plafonnier dans les water closets (qui utilise encore ce terme) ? C’était la goutte d’eau. Je n’en pouvais plus. J’ai été pris d’une crise d’angoisse doublée d’une crise de claustrophobie. Non, je ne peux pas madame Renard, je ne peux pas changer votre ampoule dans les water closets. Je comprends bien que vous êtes seule et que le temps paraît long, mais là, je vais rentrer chez moi. Ça fait trois heures que vous me retenez chez vous, je dois rappeler les vingt personnes qui m’ont laissé des messages et reprendre le cours de mon existence. Bien, je vois mon petit Hervé, ça attendra la prochaine fois. Au fait, vous savez, le libraire m’a appelée pour m’informer des horaires de retrait de nos commandes, vous pourriez y aller pour moi, j’ai acheté le dernier Guillaume Musso. Vous l’avez lu, vous ? J’ai craqué, je suis parti sans lui dire au revoir. Comme un voleur. Elle avait l’air si heureuse. Je culpabilisais presque. Elle m’a envoyé un message pour me remercier et me rappeler les horaires de retrait des livres chez le libraire… J’attends la liste de courses de la semaine prochaine.

Alors quand Bruno m’a demandé ce que je ferai en premier à la fin du confinement, je lui ai dit que je rêvais de ma prochaine longue journée à La Défense.

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