Dans la gueule du loup

Les sons qui montaient de la rue se moquaient de moi. Le printemps se moquait de nous. Des voitures, des bus, des sirènes d’ambulances, tout semblait si normal. J’avais perdu le compte exact, mais cela faisait déjà plus d’un mois que nous étions confinés. Comme si notre séparation n’était pas assez difficile comme ça. Sommeil perturbé, nuits blanches et journées trop longues qui se répètent et se ressemblent. Et ces nuits sur le canapé du salon qui n’arrangeaient rien. Seule compensation : les petits pas de ma fille au réveil. Tap tap tap tap tap… Maman, petit déjeuner ? Noa. Quatre ans que cette magnifique petite fille illuminait mes jours. Elle était la raison de mon retour dans cet appartement aux côtés de son père. Lui qui m’avait trahie. Nous étions séparés depuis trois mois lorsque ce foutu virus était venu s’ajouter au chaos de mon quotidien. Et depuis, j’étais dévastée une semaine sur deux, à peine en vie la seconde. Pourtant, lorsque j’ai compris que nous allions être confinés, je n’ai pas envisagé une seconde de poursuivre cette alternance. Je n’imaginais pas être seule, enfermée entre les quatre murs de mon nouvel appartement, loin de ma fille, une semaine sur deux. J’ai osé lui en parler. Les raisons qui l’ont poussé à accepter m’échappent encore. Il a évoqué l’idée que ce confinement était peut-être un signe, que cette situation pouvait nous aider à nous retrouver… Et je l’ai cru. Il avait clos l’aventure qui nous avait séparés. La garce qui lui avait fait tourner la tête avait fait long feu. Mais comment ai-je pu être si naïve ? Elle n’était pas la seule coupable dans cette histoire. D’ailleurs, il a eu vite fait de me rafraîchir la mémoire.

Dès que j’ai franchi le seuil de l’appartement, il m’a invitée à poser mes affaires dans notre chambre. Notre chambre ? Vraiment ? La vie allait donc reprendre son cours, comme ça ? Par magie ? J’étais déjà à deux doigts de l’explosion. Heureusement, Noa a couru vers moi et mon rythme cardiaque a retrouvé son tempo. Le calme n’a pas duré, une impression de « déjà vu » m’a traversée. Comme si j’avais remonté le temps. Il a recommencé avec ses bonnes vieilles habitudes, à contredire le moindre de mes mots, à m’humilier en développant de grandes théories sur tous les sujets, à me parler comme si j’étais incapable de comprendre quoique ce soit, à critiquer tout ce que je pouvais cuisiner, à mimer mes gestes… Je me sentais comme une moins que rien. Et j’étais prise au piège. À mon propre piège. Sans sortie de secours. Les deux premières semaines se sont écoulées comme un cauchemar. Ce cauchemar qui hantait régulièrement mes nuits et dans lequel mon corps chutait dans un puits sans fond.

Mais au final, c’était peut-être ce qu’il me fallait pour réveiller mon instinct de survie. Car ce matin, ce que je n’avais jamais osé dire ou même penser m’est arrivé comme une vague. Pas de colère, pas de cris, pas de gestes brusques. À chacune de ses remarques blessantes, j’ai répondu. À chacun de ses gestes de dénigrement, j’ai répliqué. À chacune de ses contradictions, je l’ai repris. Et à chacune de mes interventions, je me suis sentie plus forte. Enfin, j’ai compris : je n’ai plus rien à faire ici. Je n’y ai pas ma place. Je dois rentrer chez moi. M’inventer une nouvelle vie avec ma fille une semaine sur deux, en alternance. Trouver au plus profond de moi qui je suis aujourd’hui. Ce confinement m’a éclairée sur ce point : je ne suis pas la cruche qu’il voudrait que je sois. Je ne suis pas cette petite crotte qui se laisse malmener. Et c’est très bien ainsi. J’ai dit ce que j’avais à dire, pris mes cliques et mes claques sans attendre sa réaction et je suis rentrée chez moi. Attestation en poche.

Une fois arrivée, avec une sensation de calme inédite, j’ai enfin rappelé Rebecca qui avait tenté de me joindre à plusieurs reprises sans succès. Ma merveilleuse amie de toujours. Elle m’a demandé ce que je ferai dès la fin de ce confinement. Je lui ai répondu sans l’ombre d’un doute que j’allais appeler un avocat et demander la garde de ma fille.

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