Et après…

Je passais matin et soir devant l’établissement du temps où je travaillais. Je ne sais pas pourquoi ce lieu m’a toujours semblé paisible. Alors, après un « petit » AVC – petit selon les médecins, énorme pour moi – quand j’ai commencé à avoir aussi peur de sortir faire mes courses que de rester seule chez moi, j’ai pensé à ce lieu. Je percevais une bonne retraite, Jean et moi avions de jolies économies, c’était assez pour subvenir à ce nouveau loyer. Jean, mon vieux complice… Pas un jour ne passe sans que je ne pense à lui. Mon seul et unique amour, le père de mes enfants. Avec lui, ce fut « love at the first sight », mais aussi pour toute la vie. Son rire, sa bonne humeur inaltérable, ses yeux pétillants qui le sont restés jusqu’à son dernier souffle. Et toutes ces soirées où nous dansions ensemble, cette entente qui n’a jamais pris une ride. Moi, en revanche… Depuis son décès, il y a sept ans déjà, je me sentais sur le déclin. Plus la force de faire le ménage ni de porter des courses. Plus d’envies. Et après mon AVC, de plus en plus de petites choses oubliées. Des prénoms, des adresses, des dates… Les enfants ont eu beau me dire d’arrêter mon cirque, que je ne les dérangeais pas, que je pouvais leur demander n’importe quoi à n’importe quelle heure, je vivais très mal ma perte d’autonomie et je ne voulais pas les mettre dos au mur. Les obliger à prendre une décision que je serais dans l’incapacité de prendre seule. Il était temps. En septembre, j’ai décidé d’y aller. D’organiser seule mon entrée à l’EHPAD – quel affreux acronyme. Au début, ils n’ont pas compris, se sont vexés, m’ont engueulée. Mais finalement tout le monde a rapidement trouvé son équilibre. Je pouvais en sortir à l’envi pour aller au cinéma ou déjeuner avec eux et nous en profitions pleinement… jusqu’au confinement. La situation, à ce moment, a pris un nouveau tournant : la maladie est entrée dans le bâtiment. Quinze résidents atteints, deux décès, deux en soins intensifs à l’hôpital, trois en voie de rétablissement et pour les autres – dont je fais partie – c’est le confinement par dessus le confinement : chacun dans sa chambre. Aucune entrée. Aucune sortie. Depuis plus de deux mois.
Solitude.
Angoisse.
Plus de repères.
Peur de perdre la tête malgré les coups de fil des enfants.
Peur de ne pas les reconnaître.
Peur de tomber malade et de ne pas les revoir.

Je n’ai pas peur de mourir. Ça, j’y suis prête. En revanche, mes enfants n’y sont pas préparés. L’est-on jamais ? Mais je ne peux pas leur infliger ça. Alors je m’accroche à la vie comme je peux. Lorsque je lui ai parlé au téléphone, j’ai demandé à mon petit-fils ce qui lui manquait le plus, il m’a dit qu’il rêvait de manger une pizza en terrasse avec tout le monde. Pour ma part, je me contenterai de le serrer dans mes bras. Lui et toute ma petite famille. Et après…  On verra.

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